ASTRES

L'Alliance Stratégique des Etudiants du Spatial

Qui pilote l’Europe spatiale ? 

Analyse croisée des stratégies spatiales françaises et allemandes

Par le GT Gouvernance

Contexte

Entre la présentation par le président français Emmanuel Macron de la Stratégie spatiale nationale 2025-2040, l’adoption d’une Stratégie de sécurité spatiale par l’Allemagne et la Conférence ministérielle de l’European Space Agency, le mois de novembre 2025 marque une séquence décisive pour les ambitions spatiales européennes. Non seulement ces événements reflètent l’intérêt croissant que les États européens portent à l’espace [1], en mettant en lumière leurs priorités, leurs cultures stratégiques et leur vision du rôle de l’espace dans leurs économies, mais ils annoncent aussi une refonte de l’équilibre du paysage spatial européen.

A cet égard, la France et l’Allemagne attirent tout particulièrement l’attention. Forte d’une expertise construite sur plusieurs décennies, la France revendique le statut de « troisième puissance spatiale » et s’impose comme le pilier historique du spatial européen. Elle représente le centre névralgique du secteur, concentrant à elle seule plus de 40 % des emplois spatiaux en Europe. Plus largement, l’écosystème national regroupe environ 70 000 professionnels et 1 700 entreprises, pour un chiffre d’affaires avoisinant les 11 milliards d’euros, soit près de 45 euros par habitant [2]. Cette position dominante s’explique notamment par un niveau soutenu d’investissements publics : en 2023, la France consacrait environ 0,085 % de son PIB au domaine spatial, se classant ainsi au 5ᵉ rang mondial et au 2ᵉ rang européen [3]. En comparaison, l’Allemagne allouait environ 0,05 % de son PIB au spatial en 2023, la plaçant au 6ᵉ rang européen [4]. Néanmoins, elle renforce progressivement sa position dans le paysage spatial européen. Portée par une industrie aéronautique et spatiale particulièrement dynamique, qui a enregistré un chiffre d’affaires record de 52 milliards d’euros en 2024 et emploie désormais 120 000 personnes, elle affirme ses ambitions [5]. Surtout, avec une contribution de 5,1 milliards d’euros à l’ESA pour la période 2026-2028 [6], l’Allemagne est devenue le premier contributeur de l’organisation, dépassant pour la première fois la France. 

La question sous-jacente du leadership européen s’impose ainsi avec acuité. Malgré une coopération franco-allemande approfondie, notamment depuis le Traité d’Aix-la-Chapelle de 2019 [7] et l’affirmation d’une ambition commune en faveur d’une Europe spatiale autonome, cette problématique demeure une source récurrente de tensions. Les divergences industrielles, les contraintes budgétaires et institutionnelles, les mutations induites par le New Space ainsi que les recompositions géopolitiques contribuent, qui plus est, à complexifier davantage l’équilibre qui structure la relation entre ces deux puissances motrices de l’Europe spatiale [8].  

Dès lors, les récentes évolutions des stratégies spatiales nationales conduisent-elles la France et l’Allemagne à accentuer leur rivalité pour l’influence au sein du paysage spatial européen, ou constituent-elles au contraire un facteur de convergence stratégique ? Afin d’éclairer cette interrogation, nous mènerons une analyse comparée des documents stratégiques publiés par la France et l’Allemagne entre 2019 et 2025. Côté français, seront examinées la Stratégie spatiale de défense (2019) [9] et la Stratégie spatiale nationale 2025-2040 pour la France [10] ; côté allemand, la Stratégie spatiale du gouvernement fédéral (2023) [11] ainsi que la Stratégie de sécurité spatiale allemande de 2025 [12].

Entre coopération et leadership : duel stratégique dans la conquête spatiale européenne ?

La vision spatiale française et allemande s’aligne sur de nombreux points. La stratégie spatiale de défense française, élaborée en 2019, a indubitablement servi de référence pour les initiatives ultérieures de son voisin outre-Rhin. Mais si la France se positionne comme pionnière, c’est néanmoins l’Allemagne qui esquisse en 2023 les premiers contours d’une approche plus globale du spatial. La France adopte un cadre similaire deux ans plus tard avec sa stratégie nationale spatiale 2025-2040, tandis que l’Allemagne précise la même année sa stratégie dans le domaine de la sécurité spatiale. Il ressort alors que, malgré ces croisements et quelques singularités, continuité et influence réciproque structurent la stratégie spatiale de ces deux pays à court, moyen et long terme. Les convergences et divergences de leurs stratégies vont à présent être examinées selon sept axes principaux.

  1. Constat de la situation spatiale actuelle

Regardons tout d’abord comment la France et l’Allemagne appréhendent le contexte spatial actuel et comment elles définissent les caractéristiques du domaine spatial en termes sécuritaire, socio-économique et environnemental. Il convient de noter que, dans leurs documents respectifs, la France et l’Allemagne dressent toutes deux un état des lieux complet de la situation spatiale et de son importance croissante pour les économies, notamment dans les télécommunications, la navigation et l’observation terrestre. Les deux pays reconnaissent également l’impact du New Space et les mutations en cours qu’il a engendrées. Ils reconnaissent surtout que la dimension commerciale prend de plus en plus d’ampleur, portée par l’arrivée de nouveaux acteurs privés et les révolutions technologiques démocratisant l’accès au secteur. 

Sur le plan stratégique, la France considère l’espace comme un champ de conflictualité majeur, mettant l’accent sur la sécurité. L’Allemagne partage l’idée que l’espace peut devenir un théâtre de conflit, mais cette prise de conscience apparaît plus tardive et moins affirmée que chez la France. De plus, tandis que la France mentionne les “menaces spatiales” de façon assez générale (saturation en orbite basse, débris spatiaux, actes inamicaux), l’Allemagne identifie clairement la Russie, la Chine, l’Iran et la Corée du Nord comme acteurs perturbateurs dans sa Stratégie de sécurité spatiale de 2025.

  1. Objectifs et domaines prioritaires

Face aux tensions géopolitiques et à la multiplication des opérations hostiles, les deux pays visent à renforcer leur autonomie stratégique. La France emploie ce terme spécifiquement, tandis que l’Allemagne parle plutôt de dissuasion spatiale. Cependant, dans les deux cas, les efforts portent sur la connaissance de la situation spatiale (SSA), sur le renforcement des capacités pour soutenir les opérations et la protection de leurs actifs spatiaux, ainsi que sur la cybersécurité. La France met également l’accent sur l’alerte avancée, alors que l’Allemagne privilégie le responsive space, c’est-à-dire la capacité de réaction rapide via des lanceurs légers ou des avions spatiaux. 

Au-delà de la sécurité, la France vise à développer la compétitivité de l’économie spatiale, soutenir la recherche scientifique et technologique, et promouvoir la coopération internationale, comme elle le formule dans sa Stratégie spatiale nationale 2025-2040. L’Allemagne partage ces priorités, avec un équilibre plus marqué entre elles, tout en insistant davantage sur la protection du climat et la gestion des débris spatiaux. 

  1. Développement capacitaire & investissements

Force est de constater que la France dispose d’un capital matériel militaire spatial plus important que l’Allemagne, avec 14 satellites militaires contre 8 pour son voisin [13]. Néanmoins, atteindre les objectifs élaborés dans leurs stratégies spatiales respectives implique inévitablement d’investir dans les capacités spatiales. Cela comprend non seulement le renouvellement et la modernisation des capacités existantes (CSO, Syracuse CERES, GRAVES, SATAM pour la France ou GESTRA pour l’Allemagne par exemple), mais aussi le déploiement de technologies de rupture à l’instar de l’intelligence artificielle, des nanosatellites, des liaisons laser ou de la communication quantique. A cette fin, on remarque que la France comme l’Allemagne promeut le renforcement d’une coopération entre milieux civils et militaires, que ce soit avec l’ONERA, le CNES et le commandement de l’espace en France ou le German Space Situational Awareness Center (GSSAC) en Allemagne. 

Toutefois, une approche différente apparaît dans le domaine des lanceurs : la France soutient Ariane 6, un lanceur lourd, tandis que l’Allemagne favorise les petits lanceurs via ses start-ups, comme Isar Aerospace et Rocket Factory Augsburg. Cette différence génère d’ailleurs des tensions entre les deux pays, chacun cherchant à préserver la prospérité de son tissu industriel, essentiel à son économie.

  1. Rôle des acteurs commerciaux

L’émergence du New Space oblige les États à intégrer davantage les acteurs privés, qu’il s’agisse d’opérateurs établis ou de start-ups prometteuses. Il a été, en effet, établi que les acteurs privés peuvent servir à la fourniture de services complémentaires afin de concentrer les moyens patrimoniaux sur les segments les plus stratégiques. Si les deux pays adoptent cette approche, leurs modèles diffèrent cependant. La France s’appuie sur de grandes entreprises comme Airbus Defense and Space ou Thales Alenia Space alors que l’Allemagne se base sur un réseau dense de PME. En définitive, la France et l’Allemagne affichent des objectifs similaires, mais des moyens différents pour les accomplir.

  1. Position par rapport à l’Europe

La question d’une Europe spatiale représente un enjeu stratégique central. La France et l’Allemagne se considèrent toutes deux comme des leaders et présentent des stratégies diverses, ce qui peut parfois provoquer des blocages institutionnels ou freiner les efforts de coopération en cours. Cela étant, elles s’accordent sur le développement du spatial au niveau européen, en s’appuyant sur l’ESA et des programmes destinés à renforcer l’autonomie stratégique de l’UE, tels que Galileo, Copernicus, EU SST ou IRIS². Cette dernière initiative illustre les complexités de la collaboration franco-allemande : l’Allemagne critique notamment sa dimension jugée trop française [14]. De même, bien que les deux pays souhaitent consolider leur coopération au sein de l’OTAN et renforcer un pilier spatial européen, leurs visions diffèrent : la France cherche à préserver son indépendance d’accès à l’espace, tandis que l’Allemagne privilégie une approche davantage transatlantique [15].

  1. Droit spatial & position internationale

Les deux pays partagent une diplomatie spatiale similaire : respecter le droit international, promouvoir des normes responsables et durables dans l’espace et éviter l’arsenalisation ou l’appropriation des ressources spatiales au détriment d’autres puissances. L’Allemagne se distingue toutefois par son engagement plus marqué pour la contribution du spatial à la transition écologique.

  1. Budget

Last but not least, les stratégies spatiales de la France et de l’Allemagne s’accompagnent d’un budget conséquent et en continuelle progression. En novembre 2025, Boris Pistorius a annoncé 35 milliards d’euros pour le spatial de défense d’ici 2030 [16], alors que l’Allemagne devenait parallèlement le premier contributeur à l’Agence spatiale européenne, confirmant l’augmentation de ses investissements spatiaux, civils comme militaires. Du haut de ses 6 milliards d’euros, comme indiqué dans la Loi de Programmation militaire 2026-2030, la France fait figure de petit joueur à côté de l’Allemagne. Il importe cependant de souligner que la France a renforcé son effort budgétaire tout au long de ces dernières années et s’apprête à augmenter de 4,2 milliards d’euros les crédits alloués au secteur spatial [17]. Malgré cette dynamique, les budgets européens restent globalement très en deçà de ceux des États-Unis et de la Chine.

Conclusion et perspectives

En somme, les stratégies nationales de la France et de l’Allemagne conviennent que l’espace est désormais un environnement stratégique clé, crucial pour leur société et présentant des enjeux de sécurité majeurs. Elles reconnaissent notamment toutes deux la nécessité de capacités spatiales renforcées pour protéger les intérêts nationaux et européens. Toutefois, la France a intégré ces éléments plus tôt, dès 2019 avec sa stratégie de défense spatiale, et l’a ensuite réaffirmée dans une stratégie nationale globale. L’Allemagne, historiquement plus orientée vers le civil et la coopération [18], a fait évoluer son approche pour inclure explicitement une stratégie de sécurité spatiale en 2025. Cette inflexion traduit un glissement vers une posture de défense plus affirmée, en cohérence avec le regain d’attention qu’elle porte actuellement aux enjeux militaires. Cette analyse comparative met également en évidence un autre élément distinctif : la France adopte une logique d’autonomie stratégique affirmée, fidèle à sa tradition attachée à la souveraineté nationale tout en visant le renforcement d’une capacité spatiale européenne indépendante. À l’inverse, l’Allemagne privilégie une approche sécuritaire transatlantique, inscrivant son action dans le cadre du parapluie otanien, sans pour autant négliger ses intérêts nationaux en parallèle.

Au-delà de ces considérations, l’enjeu central réside dorénavant dans la capacité de la France et de l’Allemagne à collaborer étroitement et à articuler leurs intérêts nationaux afin de conduire le projet spatial européen à son plein aboutissement. Les deux principales puissances spatiales du continent devront, pour ce faire, veiller à l’implémentation effective des objectifs et des programmes qu’elles ont définis, tout en poursuivant l’adaptation de leurs cadres institutionnels et de leurs tissus industriels, tant au niveau national qu’européen. Par ailleurs, cette mise en œuvre devra concerner l’ensemble des segments commercial, civil et militaire afin de répondre aux transformations rapides et structurelles du secteur spatial, telles qu’elles ont elles-mêmes été identifiées dans leurs stratégies respectives. 

Finalement, la concrétisation des annonces de novembre 2025 représentera un moment de vérité pour l’Europe spatiale : soit elle consolidera le rôle structurant du couple franco-allemand dans la définition des orientations stratégiques et institutionnelles, soit elle révélera l’approfondissement d’une fragmentation interne susceptible d’affaiblir la cohérence européenne.


Sources 

[1] An Initial Perspective on a European Space Strategy 2040 : From Vision Towards Implementation ESPI. (2025, 31 janvier). ESPI. https://www.espi.eu/reports/an-initial-perspective-on-a-european-space-strategy-2040/

[2] Rilhac, C., & Lopez-Liguori, A. (2023). Rapport d’information déposé en application de l’article 145 du règlement par la Commission des affaires économiques sur l’avenir de l’industrie spatiale européenne. Dans Assemblée Nationale. Assemblée Nationale de la République Française. https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/docs/RINFANR5L16B2040.raw

[3] Report on the space Economy 2024. (2024). European Space Agency (ESA). https://space-economy.esa.int/documents/b61btvmeaf6Tz2osXPu712bL0dwO3uqdOrFAwNTQ.pdf.

[4] Report on the space Economy 2024. (2024). European Space Agency (ESA). https://space-economy.esa.int/documents/b61btvmeaf6Tz2osXPu712bL0dwO3uqdOrFAwNTQ.pdf.

[5] Team France Export – Accompagner les entreprises françaises à l’international. (2026, 22 janvier). Team France Export. https://www.teamfrance-export.fr/fiche-marche/mobilite-et-logistique/aeronautique-et-spatial/DE?utm_source=chatgpt.com

[6] Chrétien, D. (2025, 27 novembre). Ministérielle de l’ESA : comment le spatial européen a gonflé son budget de 30 % . A&C. https://air-cosmos.com/article/ministerielle-de-l-esa-comment-le-spatial-europeen-a-gonfle-son-budget-de-30-70718

[7] Traité de coopération franco-allemand d’Aix-la-Chapelle (22 janvier 2019). (s. d.). France-Allemagne. https://france-allemagne.fr/fr/le-couple-franco-allemand/historique/traites/traite-de-cooperation-franco-allemand-daix-la-chapelle.

[8] Dubois, L. (2024). Des V2 à Ariane 6. La dimension spatiale de la réconciliation franco-allemande. Revue d’Allemagne et des pays de langue allemande, 56(56-2), 419-432.

[9] Ministère des Armées. (2019). Stratégie spatiale de défense. Gouvernement de la République française.

[10] Gouvernement français. (2025). Stratégie nationale spatiale 2025–2040. Gouvernement de la République française.

[11] Bundesregierung. (2023). Raumfahrtstrategie der Bundesregierung.

[12] Bundesregierung. (2025). Nationale Sicherheitsstrategie Weltraum.

[13] The Military Balance 2025. (2025). Dans The International Institute For Strategic Studies. https://doi.org/10.4324/9781003630760

[14] Portail-Ie, & Portail-Ie. (2025, 20 janvier). Duel France/Allemagne au sommet pour l&rsquo ; avenir de IRIS2. Portail de L’IE. https://www.portail-ie.fr/non-classe/2025/duel/

[15] Révolutions militaires : comparaison franco-allemande | Delphine Deschaux-Dutard. (s. d.). YouTube. https://www.youtube.com/live/oYvnpVFpdiY?si=Xdy8d31NpLDp0TrY

[16] Garoscio, P. (2025, 26 septembre). Pour défendre l’espace, l’Allemagne lance un plan à 35 milliards. Armees.com : Votre Source D\\\’information Militaire de Référence. https://armees.com/pour-defendre-lespace-lallemagne-lance-un-plan-a-35-milliards/

[17] Avec AFP, F. (2025, 12 novembre). L’espace est « devenu un champ de bataille » : Emmanuel Macron annonce 4,2 milliards d’euros supplémentaires pou. Franceinfo. https://www.franceinfo.fr/sciences/espace/l-espace-est-devenu-un-champ-de-bataille-emmanuel-macron-annonce-4-2-milliards-d-euros-supplementaires-pour-le-spatial-militaire-d-ici-2030_7612223.html

[18] Révolutions militaires : comparaison franco-allemande | Delphine Deschaux-Dutard. (s. d.). YouTube. https://www.youtube.com/live/oYvnpVFpdiY?si=Xdy8d31NpLDp0TrY


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